(Novaïa gazeta, p. 2, 12-15.10.2006)
Ania
Nous te désignons "terroriste"
La politique antiterroriste dans le Caucase
Anna Politkovskaïa
Tous nous demandent si le meurtre d'Anna Politkovskaïa est lié à l'article qu'elle préparait sur les tortures et qu'elle avait annoncé à Radio Liberté le jeudi 5 octobre, la veille de sa mort. Nous publions aujourd'hui sur cette page des extraits de deux articles encore inachevés par notre commentatrice. Le premier comportait des témoignages de première main sur l'utilisation de la torture, confirmés par des constats de médecins, le second était des photos pour un autre article à écrire. Sur la disquette dont elle disposait (nous invitons l'homme qui lui a transmis l'enregistrement vidéo à se faire connaître), figurent des scènes de torture d'inconnus. Ce sont les bourreaux eux-mêmes qui ont pris les photos. Comme on peut le supposer, ce sont des agents de l'une des structures tchétchènes de maintien de l'ordre.
Все нас спрашивают: связано ли убийство Анны Политковской с подготовкой ею материала о пытках, который она анонсировала на радиостанции «Свобода» в четверг, 5 октября, за день до смерти. Сегодня на этой полосе мы публикуем фрагменты двух материалов, не законченных нашим обозревателем.
Первый — текст со свидетельством из первых уст о применении пыток, подтвержденных данными медиков.
Второй — снимки — основа для другого, несуществующего текста. На диске, который оказался у Политковской (мы просим откликнуться человека, который ей передал видеозапись), — пытки неизвестных граждан. Съемку осуществляли сами палачи. По предположению — сотрудники одной из чеченских силовых структур.
La rédaction
Des dizaines de dossiers sont devant moi tous les jours. Ce sont des copies des pièces de procès pénaux intentés contre des personnes purgeant des peines d'emprisonnement pour "terrorisme" ou faisant l'objet d'une enquête à ce titre.
Pourquoi le mot "terrorisme" est ici entre guillemets ? Parce que la majorité écrasante de ces gens sont des terroristes désignés. Et cette pratique de "désignation de terroristes" non seulement n'a pas éliminé avant 2006 une quelconque lutte anti-terroriste, mais elle a fait apparaître d'elle-même des gens qui voulaient se venger, des terroristes potentiels. Quand la prokuratura et les tribunaux ne travaillent pas au nom de la loi et pour condamner les coupables, mais pour une machination politique et pour gagner des épaulettes en rendant des comptes qui plaisent au Kremlin en matière de lutte antiterroriste, on fabrique des affaires pénales comme des petits pains.
La chaîne mise en place pour "organiser des aveux sincères" garantit parfaitement de bons chiffres de la "lutte antiterroriste" dans le Caucase du Nord.
Voilà ce que des mères d'un groupe de jeunes Tchétchènes condamnés m'ont écrit : "EN fait, ces colonies de redressement sont devenues des camps de concentration pour les condamnés tchétchènes. Ceux-ci subissent une discrimination pour des raisons nationales. On ne laisse pas sortir des cellules d'isolement et des cachots. La plupart d'entre eux, sinon la totalité sont condamnés pour des "affaires" fabriquées sans preuve. Comme ils se trouvent dans des conditions cruelles, qu'ils sont humiliés, ils se mettent à tout haïr. En effet, c'est toute une armée qui revient chez nous avec des destins brisés et des conceptions perverties…"
Pour dire la vérité, je crains leur haine, j'en ai peur, parce qu'elle finira par s'exprimer. Tôt ou tard. Et ils deviendront tous es=excessifs et non les enquêteurs qui les ont torturés. Les affaires de "terroristes désignés", c'est l'espace où s'affrontent deux approches idéologiques de ce qui se passe dans la zone de "l'opération terroriste du Caucase du Nord" : combattons-nous par la loi l'arbitraire? Ou nous nous débarrassons de notre arbitraire sur "eux" ?
Elles s'affrontent faisant des étincelles et aujourd'hui, et à l'avenir. Cette "désignation de terroristes" fait augmenter le nombre de ceux qui ne peuvent le tolérer.
L'Ukraine a récemment extradé à la demande de la Russie un certain Beslan Gadaïev, un Tchétchène. Il a été arrêté au début du mois d'août lors d'un contrôle d'identité en Crimée, où il habitait à titre de personne déplacée. Voilà ce qu'il écrit dans une lettre du 29août :
"après que j'ai été extradé d'Ukraine et conduit à Grozny, on m'a amené dans un bureau et on m'a aussitôt demandé si j'avais tué des membres de la famille de Salikhov, Anzor et son ami russe, un chauffeur de camion ? J'ai juré que je n'avais tué personne, et que je n'avais versé le sang de personne, ni d'un Russe, ni d'un Tchétchène. Ils m'ont répliqué avec assurance : "Si, tu as tué". Je l'ai à nouveau nié. Après que je leur ai répondu une seconde fois que je n'avais tué personne, ils ont aussitôt commencé à me frapper. D'abord, ils m'ont donné à deux reprises un coup de poing dans la région de l'œil droit. Pendant que je récupérais de ces coups, ils m'ont tordu le bras. Ils m'ont mis des menottes devant et m'on passé de biais entre les jambes un tuyau pour que je ne puisse pas remuer les bras, bien que j'aie les menottes. Ils m'ont alors pris ou plutôt ils ont saisi ce tuyau qui était fixé sur mois par les deux bouts et ils m'ont suspendu à deux tabourets haut d'un mètre environ.
Aussitôt après m'avoir suspendu, ils m'ont fixé au petit doigt des mains des fils. Quelques secondes après, ils ont fait passer du courant tout en me frappant partout où ils le pouvaient avec des matraques en caoutchouc. Incapable de supporter la douleur, je me suis mis à crier, en prononçant le nom du Très haut et en les suppliant de faire cesser cela. En réponse, pour ne pas entendre ni écouter mes cris, ils m'ont mis sur la tête un sachet noir.
Je ne me souviens pas combien de temps cela a duré, mais j'ai commencé à perdre connaissance de douleur. Voyant cela, ils m'ont ôté le sachet et m'ont demandé si j'allais parler. J'ai répondu que je parlerais, bien que je ne sache pas ce que je devais leur dire. J'ai donné cette réponse pour être libéré un instant de cette torture.
Ils m'on alors décroché, ont ôté le tuyau et m'ont jeté sur le sol. Ils ont dit : "Parle". J'ai répondu que je n'avais rien à dire. Ils ont réagi à ces mots en me frappant la même région de l'oeil droit à l'aide du tuyau sur lequel ils m'avaient suspendu. Sous les coups, je suis tombé sur le côté et presque inconscient, j'ai senti qu'ils me frappaient partout où ils pouvaient… Ils m'ont à nouveau suspendu et ils ont fait la même chose qu'avant. Je ne me souviens pas combien de temps cela a duré. On m'aspergerait sans cesse d'eau.
Le lendemain, ils m'ont baigné et m'ont enduit le corps de quelque chose. vers midi, un agent en civil est arrivé et a dit que des journalistes étaient arrivés qu'il faudrait que je reconnaisse trois meurtres et du banditisme, ajoutant que si je n'acceptais pas de le faire, ils referaient la même chose et qu'ils m'aviliraient en recourant contre moi à des vexations de nature sexuelle. J'ai accepté. Après que j'ai donné une interview aux journalistes, ils m'ont contraint à avouer que tous les coups que j'avais reçus d'eux, je les avais eus lors d'une tentative d'évasion…"
L'avocat Zaour Zakriev, qui défendait Beslan Gadaïev a assuré aux membres de l'association Memorial que dans le commissariat du district (rural) de Grozny des violences physiques et psychologiques lui avaient été infligées. Il ressort de ses déclarations, que son client a avoué de fait qu'il avait commis un acte de banditisme en 2004 à l'encontre d'agents des forces de l'ordre. Cependant, les agents du commissariat ont décidé d'obtenir de lui d'autres aveux pour une série de crimes qu'il n'avait pas commis dans le village de Starye Atagui (district de Grozny).
Selon lui, il y a des lésions bien visibles sur le corps de son client en raison des violences cruelles qui lui ont été infligées. A l'unité médicale de la maison d'arrêt n° 1 de Grozny, où B. Gadaïev se trouve actuellement (il est inculpé pour banditisme au titre de l'article 209 CP), a été dressé un constat relevant un grand nombre de traces de coups, de lésions corporelles sous forme de cicatrice, d'éraflures, d'hématomes, de côtes cassées, ainsi que des maux aux organes internes.
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НАЗНАЧАЕМ ТЕБЯ ТЕРРОРИСТОМ
Антитеррористическая политика пыток на Северном Кавказе
Передо мной каждый день — десятки папок. Это копии материалов уголовных дел людей, сидящих у нас за «терроризм» или пока еще находящихся под следствием.
Почему слово «терроризм» тут в кавычках? Потому, что подавляющее большинство этих людей — назначенные террористы. И эта практика «назначения в террористы» не просто вытеснила к 2006 году какую-либо истинную антитеррористическую борьбу, она сама по себе стала воспроизводить желающих мстить — потенциальных террористов. Когда прокуратура и суды работают не ради закона и наказания виноватых, а на политический заказ и в погоне за приятной Кремлю антитеррористической отчетностью, уголовные дела пекутся как блины.
Конвейер «организации чистосердечных признаний» отлично обеспечивает хорошие показатели «борьбы с терроризмом» на Северном Кавказе.
Вот что написали мне матери группы осужденных молодых чеченцев: «…По сути, эти исправительные колонии превратились в концлагеря для чеченских осужденных. Они подвергаются дискриминации на национальной почве. Из одиночных камер и штрафных изоляторов их не выпускают. Большинство, или почти все, осуждены по сфабрикованным «делам», без базы доказательств. Находясь в жестоких условиях, подвергаясь унижениям человеческих достоинств, у них вырабатывается ненависть ко всему. Ведь это целая армия, которая вернется к нам с испорченными судьбами, с испорченными понятиями…».
Честно: я боюсь их ненависти. Боюсь потому, что она выйдет из берегов. Рано или поздно. И крайними станут все, а вовсе не те следователи, которые их пытали. Дела «назначенных в террористы» — это то поле, где лоб в лоб сталкиваются два идеологических подхода к тому, что происходит в зоне «контртеррористической операции на Северном Кавказе»: мы законом боремся с беззаконием? Или мы лупим «нашим» беззаконием по «их»?
Сталкиваются, обеспечивая искру и в настоящем, и в будущем. Результат такого «назначения в террористы» — рост числа не желающих с этим мириться.
Недавно Украина выдала по российскому запросу некоего Беслана Гадаева, чеченца, его арестовали в начале августа при проверке документов в Крыму, где он жил на правах вынужденного переселенца. Вот строки из его письма от 29 августа:
«…После того как меня экстрадировали с Украины в Грозный, меня завели в кабинет и сразу же спросили, убивал ли я людей из семейства Салиховых, Анзора и его друга, русского «камазиста»? Я поклялся, что никого я не убивал и ничью кровь не проливал, ни русского, ни чеченца. Они сказали утвердительно: «Нет, ты убивал». Я опять стал это отрицать. После того как я ответил им второй раз, что я никого не убивал, они сразу же стали меня бить. Сначала меня два раза ударили кулаком в область правого глаза. Пока я приходил в себя после этих ударов, они скрутили меня и нацепили на меня наручники спереди, и между ногами сбоку просунули трубу, для того чтобы я не смог шевелить руками, хоть я и был в наручниках. Затем они взяли меня, а точнее, эту трубу за концы, которая была закреплена на мне, и подвесили меня на близстоящие две тумбочки, высотой примерно с 1 метр.
Сразу же после того, как они меня подвесили, они стали прикреплять на мизинцы рук провода. Пару секунд спустя меня начали бить током и одновременно били меня резиновыми дубинками, куда только могли. Не выдержав боли, я стал кричать, произнося имя Всевышнего, моля их прекратить это. В ответ на это, чтобы не слышать и не слушать, как я кричу, они надели мне на голову черный пакет.
Сколько это продолжалось, точно не помню, но я стал терять сознание от боли. Увидев, что я теряю сознание, сняли с меня пакет и спросили, буду ли я говорить. Я ответил, что буду, хотя не знал, о чем им говорить. Я так ответил, чтобы хотя бы на время избавиться от пытки.
Затем они сняли меня с подвесного состояния, сняли трубу и швырнули меня на пол. Сказали: «Говори». В ответ на это я сказал, что мне нечего им говорить. На мои слова они ответили мне тем, что ударили меня той же трубой, на которой меня подвешивали, в район того же правого глаза. От этих ударов я упал на бок и почти в бессознательном состоянии ощущал, как они стали бить меня куда попало. …Меня снова подвесили и повторили то же самое, что и до этого. Сколько это продолжалось, я не помню, меня снова и снова обливали водой.
На следующий день они меня искупали, мазали на лицо и по телу что-то. Примерно в обеденное время ко мне зашел оперативный работник в гражданке и сказал, что пришли журналисты и что мне надо будет взять на себя три убийства и разбой, пригрозив тем, что, если я не соглашусь, они все повторят, а также опустят меня, применив ко мне издевательство сексуального характера. Я согласился. После того как я дал интервью журналистам, они, также пригрозив этим же издевательством, заставили меня дать показания, что все те побои, которые я получил от них, которые они мне нанесли, я получил якобы при попытке к бегству…».
Адвокат Заур Закриев, осуществляющий защиту Беслана Гадаева, заявил сотрудникам ПЦ «Мемориал», что на территории РОВД Грозненского (сельского) района в отношении его подзащитного применялось физическое и психологическое насилие. Как следует из заявления адвоката, его подзащитный фактически признался в совершении разбойного нападения в 2004 году на сотрудников правоохранительных органов. Однако сотрудники РОВД Грозненского (сельского) района решили получить от него еще показания в ряде не совершенных им преступлений в с. Старые Атаги Грозненского (сельского) района ЧР.
По словам адвоката, от применения жестокого насилия в отношении подзащитного на его теле имеются видимые телесные повреждения. В медчасти СИЗО-1 г. Грозный, где в настоящее время находится Б. Гадаев [обвиняется по ст. 209 УК РФ («Бандитизм»)], был составлен акт медицинского освидетельствования, в котором зафиксированы многочисленные побои, телесные повреждения в виде рубцов, ссадин, кровоподтеков, сломанные ребра, а также жалобы на внутренние органы.
По всем грубым нарушениям прав человека адвокат З. Закриев направил жалобы в прокуратуру Чеченской Республики.<...>
Анна ПОЛИТКОВСКАЯ
Здесь материал Политковской обрывается. Он не закончен. Какие эпизоды остались за пределами текста — редакция выясняет.
«Новая газета»
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